Hervé Lebras : « Plus on descend de niveau, plus le citoyen peut avoir une place »

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Hervé Lebras, Démographe

 

Vous travaillez depuis longtemps sur les territoires, comment en êtes-vous venu à travailler avec la Région des Pays de la Loire ?

À partir de la diversité anthropologique des territoires, je cherche à comprendre comment cette diversité s’organise. Ce fond anthropologique détermine en effet le rapport au politique. En 1981, avec L’INVENTION DE LA FRANCE, écrit avec Emmanuel Todd, je montrais comment la France est devenue un État « vertical ». Mes travaux depuis sont plus orientés sur l’actualité et l’avenir.

Après LE MYSTERE FRANÇAIS, Jacques Auxiette m’a demandé si je pouvais faire une déclinaison régionale, ce qui a donné L’ATLAS DES PAYS DE LA LOIRE. On y constate que la région des Pays de la Loire est une région très cohérente du point de vue des mœurs et de l’économie, avec une grande homogénéité. Je suis de ce fait apposé aux changements de frontières des régions et aux fusions des régions : pour moi, il n’existe pas de « région à taille européenne », et le succès économique n’est pas lié à la taille de celles-ci.

Quelle incidence cela a-t-il sur les répercussions de la crise et l’organisation territoriale ?

Ce que je montre c’est que, dans le contexte de désengagement de l’État, les territoires où les structures sont inégalitaires se portent mieux que les autres (dans le Sud Ouest, par exemple) parce que des solidarités existent, de l’entraide, des phénomènes qui n’existent plus dans des région comme le Nord, le Bassin parisien : les régions les plus républicaines et égalitariste deviennent, de fait, les plus inégalitaires. Dans les régions de l’Ouest, avec des institutions comme la famille et l’école mieux structurées, le problème des jeunes se pose moins qu’ailleurs.

Ma conclusion est qu’il faut désormais penser la politique sociale et la politique économique en termes de sous-ensembles de la France. Le risque sécessionniste est très faible en France, on pourrait accorder aux régions une assez grande autonomie, avec la possibilité de définir des normes et des règles différentes selon les régions. Il ne s’agit pas d’édicter un principe d’égalité formelle mais de tenir compte du fait que l’égalité réelle tient compte des circonstances locales. Je travaille sur ces sujets avec la Fondation Jean Jaurès.

Quelle est la place du citoyen dans cette organisation ?

Si on « descend » de niveau, le citoyen peut avoir beaucoup plus facilement une place. Tout est question d’échelle, la place du citoyen va dépendre de l’échelle choisie et ce qui est valable au niveau de la région ne l’est pas forcément à l’échelle nationale.

La pratique des « accommodements locaux » chez les Canadiens est riche d’enseignements. Un exemple : dans un quartier juif traditionaliste de Toronto, un gymnase proposait des cours d’aérobic à des hommes et des femmes dont la tenue était jugée indécente, d’où une demande de la part de cette population juive traditionaliste de les interdire. Le gouvernement canadien a laissé les deux parties discuter entre elles. La solution fut que la communauté juive locale paie des rideaux au gymnase. En France, on aurait fait une loi obligeant tous les gymnases à mettre des rideaux, on aurait fait des sous-règles aussi générales prévoyant les exceptions à la règle ! Les Canadiens ont raisonné à petite échelle : cela évite d’autres problèmes par la suite.