Autorités et légitimités contestées, comment décider et agir ?

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La première table ronde du colloque du Think Tank de Fontevraud, « Penser et agir ensemble », avait vocation à dresser un état des lieux pour esquisser des solutions, notamment à partir d’expériences de praticiens de la participation.

Jean Viard, sociologue et prospectiviste, ne partage pas le constat d’un « cirse de l’autorité », privilégiant davantage  une analyse en terme de transformation radicale des modes de vie de la société française : Que l’on regarde la famille, la mobilité des individus, la place du travail dans nos vies, les phénomènes de multi-appartenance, la prise en charge de services publics par l’économie collaborative, ou les équilibres territoriaux, « le monde change tellement que l’on n’arrive pas à penser le changement ».

La démocratie représentative bousculée

Le changement s’applique aussi à la façon dont sont considérés les hommes et femmes politiques. Géraldine Chavrier, avocate et professeur de droit public, rappelle qu’en droit, on ne peut penser l’autorité sans la légitimité, et que celle-ci découle du suffrage universel. L’élu peut alors incarner l’intérêt général à travers sa fonction, sa mission. Sauf qu’aujourd’hui, le pouvoir est de plus en plus personnalisé, les médias comme les électeurs regardant plus l’homme que la fonction.

Jo Spiegel s’appuie justement sur la conviction que l’autorité n’est pas simplement statutaire, mais qu’elle relève d’un processus : « La légitimité de la décision ne dépend pas de qui la prend, mais de comment on la prend. » Maire de Kingersheim (13 000 habitants), il a mis en place un système permettant, selon lui, de revivifier la démocratie, avec la démarche des Etats généraux permanents de la démocratie, ses conseils participatifs et son Agora 15/20. Les étapes : se mettre à l’écoute, former, informer, débattre, décider. Avec un impératif : « Il faut donner du temps au temps. »

Outre le facteur temps, Jo Spiegel note un écueil à la généralisation de telles pratiques : « Nous manquons d’ingénieurs du débat public. » Car la démocratie participative, ça ne s’improvise pas ! Électeurs comme élus ont besoin d’y être préparés, d’être formés. Il souligne également l’importance de la fixation du périmètre de la délibération, entre ce qui est négociable et ce qui ne l’est pas, et de la composition des instances de participation, qui doivent comprendre toutes les personnes concernées, sans oublier les élus.  Il va même jusqu’à prôner une « université de l’agir public » au sein des territoires.

La participation, dans l’entreprise aussi

Michel Hervé, quant à lui, fondateur et président du Groupe Hervé, peut rendre compte de la mise en place de la participation au sein de son entreprise. Le principe, il entend l’appliquer aux différents champs qui intéressent le Think Tank : « On part d’une situation où il y en a un qui décide – le père, le prof, le patron, le président – alors que, dans le concertatif, c’est le groupe qui prend la décision. » La constitution de petits ensembles, de 20 personnes maximum, permet la construction de la décision par le groupe dans le respect mutuel. Au total, 190 unités ont été ainsi constituées dans son entreprise. L’idée étant de partir du constat que les individus sont de plus en plus interdépendants, et que chaque individu peut apporter de l’argumentation pour faire évoluer la décision et rechercher ce qui dépasse le conflit. Mais l’école, qui est restée une école du savoir, et non pas une école du savoir-être, ne permet pas toujours de préparer les individus à ces modes de relations.

La participation citoyenne est-elle possible à toutes les échelles ? Géraldine Chavrier en doute : au niveau national, elle serait difficilement applicable. En revanche, le territoire est une échelle pertinente, car elle est proche du citoyen : c’est à ce niveau qu’il convient de penser un mélange de représentation et de participation pour revivifier la démocratie, tandis que l’Etat reste fort dans ses fonctions régaliennes. Mais si l’élu décide in fine, un renouvellement des pratiques passe par l’instauration d’un dialogue avec les citoyens le plus en amont possible du projet afin de construire de la confiance. Cette confiance doit également être celle du législateur envers les territoires, afin de garantir une certaine souplesse aux démarches participatives.

Sortir de la culture du conflit et du désengagement

Le problème, note Jean Viard, est qu’en France, la culture du conflit l’emporte traditionnellement sur la culture du collectif… Jo Spiegel répond à cela qu’il ne s’agit pas d’aller vers le consensus, mais d’apprendre la culture du compromis. Le processus de participation n’exclut pas le leadership, et à la fin, c’est l’élu qui tranche sur les questions délicates. Dans le modèle de Michel Hervé, en revanche, le « chef d’orchestre », chargé de faire advenir ce qui est commun, fera venir quelqu’un d’extérieur, un expert, pour cela. Si tous s’entendent sur la nécessité de réenchanter le politique par le débat participatif, la question de la décision reste complexe !

Le mot de la fin ? Olivia Giraud, étudiante et ambassadrice de la COP21, qui représentait à cette table ronde les « jeunes générations », rappelle que le poids du système fait souvent dire aux jeunes que l’on ne peut rien faire, tandis que de nouvelles formes d’engagement se développent… Les débats qui ont eu lieu ce 5 juin ont aussi vocation à leur redonner espoir et envie de participer à la vie publique.

 

Vous pourrez prendre connaissance des échanges de cette table-ronde dans les actes du colloque qui seront mis en ligne dans quelques jours.